Lors de cette dernière année, quelque chose a changé dans la façon dont les Canadiens parlent du prix des aliments.
Pendant longtemps, la conversation tournait autour de la recherche d’un bouc émissaire. Trop souvent, elle se limitait à des slogans simplistes ou à des accusations qui ne reflétaient en rien le fonctionnement réel du système alimentaire. En 2025, un changement a commencé à s’opérer.
Les Canadiens se sont sentis plus pauvres à l’épicerie et la discussion a pris une tournure sérieuse. L’attention s’est déplacée vers les forces sous-jacentes qui influencent le prix des aliments au pays, pas seulement à la caisse, mais dans l’ensemble du système.
Ces forces ne sont pourtant pas nouvelles. Elles se développent depuis des années.
L’inflation alimentaire au Canada est un défi enraciné dans les enjeux structurels : logistique inefficiente, obstacles au commerce interprovincial, pénuries de main-d’œuvre, hausse des coûts des intrants et de l’énergie, ainsi que déséquilibres de la chaine d’approvisionnement qui viennent combiner leurs pressions à chaque étape. Pourtant, le coût de la règlementation est un facteur qui mériterait davantage d’attention.
Le Canada s’est doté d’un des environnements règlementaires les plus complexes du monde industrialisé. La règlementation joue un rôle vital dans l’innocuité des aliments, la protection environnementale et la confiance des consommateurs. Mais la complexité, le dédoublement et la lenteur de la modernisation ajoutent elles aussi un coût réel à la fabrication, au transport, à l’emballage et à la conformité. Ces coûts sont là pour rester et en bout de ligne, se reflètent dans les prix.
Un bel exemple : la politique de recyclage.
Dans des provinces comme l’Ontario et le Québec, les changements à la responsabilité étendue du producteur (REP) et aux cadres de recyclage ont fait augmenter de façon significative les coûts des manufacturiers d’aliments. Ces coûts sont réels et en hausse, mais les résultats tardent à se manifester tel que promis. Les taux de recyclage n’ont pas augmenté de façon proportionnelle et l’efficience du système n’a jamais suivi la cadence des fardeaux financiers imposés aux producteurs.
Cet argument ne remet pas en question le développement durable, mais souhaite plutôt encourager la conception de meilleures politiques. Quand la politique environnementale fait gonfler les coûts sans apporter de gains environnementaux perceptibles en contrepartie, elle fait partie du problème de l’abordabilité et mine la confiance du public.
Contrairement aux cycles mondiaux des biens et ressources ou encore aux chocs climatiques, la modernisation de la règlementation repose entièrement sur les gouvernements. Les gouvernements peuvent simplifier les règles, uniformiser les systèmes entre les juridictions, améliorer la redevabilité face aux résultats et veiller à ce qu’en même temps, les politiques apportent des bénéfices concrets pour l’environnement et l’abordabilité.
Les conséquences humaines de l’inaction sont désormais impossibles à négliger. En 2025, l’insécurité alimentaire a atteint des seuils historiques. Plus de deux millions de Canadiens dépendent chaque mois des banques alimentaires et environ une personne sur quatre ressent un certain degré d’insécurité alimentaire. Cette réalité devrait nous frapper de plein fouet.
Ce que le débat public omet trop souvent, c’est que l’inflation alimentaire débute quelque part et ce n’est pas à la caisse enregistreuse. Les prix reflètent les coûts réels qui s’accumulent longtemps avant que les aliments n’atteignent les étagères des épiceries, que ce soit à la ferme, lors de la transformation, pendant le transport, avec la main-d’œuvre, l’énergie, le financement et à cause de la conformité.
Dans tout le Canada, les manufacturiers et fournisseurs d’aliments ont consacré des années à gérer ces pressions. Ils ont absorbé des coûts, investi dans l’efficience et la productivité, renforcé leurs chaines d’approvisionnement, repensé leurs emballages et collaboré dans l’ensemble du système afin de respecter les attentes environnementales et de sécurité tout en continuant d’offrir les aliments à des prix abordables.
Mais il y a des limites à ce qu’une entreprise ou un secteur peut faire à lui seul.
Si les Canadiens souhaitent un soulagement à long terme, ils doivent passer du blâme à la réforme. Ainsi, ils doivent s’attaquer aux enjeux plus difficiles, mais moins visibles : améliorer la productivité, réduire le dédoublement règlementaire, moderniser les cadres de recyclage et de protection environnementale afin d’obtenir des résultats concrets, renforcer la capacité manufacturière domestique et faciliter le déplacement efficient des aliments dans l’ensemble du pays.
Ce ne sont pas là des conversations faciles. Elles impliquent des compromis et un inconfort politique. Mais en les évitant, on ne rend pas l’alimentation plus abordable ni plus durable.
La conversation sur les prix abordables ne se terminera pas avec l’année 2025, mais on aura eu droit à un moment de clarté.
Le vrai test maintenant consiste à savoir si nous sommes prêts à agir sur ce que nous comprenons finalement et si les gouvernements souhaitent utiliser les outils à leur disposition afin de réduire les coûts, d’améliorer les résultats et de rebâtir la confiance.
Cette lettre ouverte a été publiée à l’origine sur LinkedIn.